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- K, L, M, ..., Ma..., Magriau!

 

La bibliothécaire parcourait rapidement les fiches cartonnées des inscrits de son index et de son majeur qui semblaient galoper dans la boîte métallique. Allait-elle me gronder? M'interdire de prendre un autre livre?

 

L'estomac noué, j'étais figée dans l'attente du verdict.

 

- Mademoiselle Magriau, vous avez deux semaines de retard! Pour deux livres, vous devez quarante centimes.

 

La voilà la sentence: une amende. Bon, déjà, elle ne m'avait pas grondée. Elle voulait juste me faire payer l'amende. Quarante centimes, c'était quand-même huit carambars ou quatre malabars que je n'achèterai pas au marchand ambulant qui s'installait chaque soir à la sortie de l'école, devant l'arrêt du bus ...

 

Pâle, honteuse, je lui donnais la somme due, espérant que les autres usagers n'avaient pas entendu. Je choisis rapidement un nouvel ouvrage. Le choix, n'était pas bien compliqué d'ailleurs: j'avais juste à vérifier que l'épisode suivant de ma collection préférée était bien en rayon et je savais bien où la trouver! Je saisis prestement le volume convoité et passais au bureau faire remplir ma fiche. Je voulais sortir au plus vite de ce lieu où je venais de subir la honte de ma journée. Je refermais doucement la porte de la « bibliothèque pour tous ».

 

Il faisait froid à Nancy cette hiver-là. Je remontais en bougonnant l'avenue qui m'amènerait à la pharmacie familiale: Ils exagèrent quand-même, il pourraient comprendre. Moi, à Noël, j'ai eu deux autres livres. J'ai oublié de leur rendre ceux-là. Qu'est-ce que ça peut leur faire? Et puis quarante centimes, c'est comme ça qu'ils vont encourager les jeunes à lire?

 

Je maugréais encore en poussant la porte de l'officine.

 

- Ah, te voilà ma chérie! Où étais-tu?

 

- A la bibliothèque, répondis-je à Maman, occupée à vérifier la date limite des petites boîtes du rayon des aspirines.

 

Inutile de parler de l'amende. Trop honteuse, trop en colère. Je suis en retard pour rendre le livre, j'assume ... toute seule!

 

Je filais au fond de la boutique, saluais le vieux préparateur qui préparait une pommade en écrasant de son pilon ce qui ressemblait à des petits cailloux au fond du mortier en porcelaine, traversais la réserve où se mêlaient les odeurs des savonnettes et des eaux de Cologne à celles du camphre et de l'eucalyptus et m'installais là, au fond, dans le bureau de Papa, dans le grand fauteuil en Skaï noir moderne, caractéristique du style de la fin de ces années 60. Je quittais mes bottes et posais mes pieds sur l'autre fauteuil, le même, mais rouge. Et là, bien installée, j'allais finir mon jeudi après-midi en compagnie de François, Michel, Claude et Annie, sans oublier Dagobert. J'aurais tant aimé être avec eux, comme eux, courageuse, intrépide, audacieuse...

 

« Chapitre premier. Vacances. Deux belles tentes, quatre bâches, quatre sacs de couchage. Dites-donc, et Dagobert? Est-ce qu'il lui faudra aussi un sac de couchage? Demanda Michel en riant de toutes ses dents? »

 

Ça y est, j'avais rejoint le Club des Cinq. Je me détendais, je commençais à oublier la bibliothécaire, l'amende, le froid, les carambars que je n'achèterai pas....

 

J'étais avec eux. J'étais moi aussi courageuse, intrépide, audacieuse ...

 

 

Tess

 11 janvier 2009