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Bertrand était devenu docteur, docteur en médecine, acupuncteur. Installé dans la sud de la France, sur cette Côte d'Azur dont rêvent presque tous les Lorrains de mes connaissances, comme si la durée annuelle d'ensoleillement pouvait constituer la quête d'une vie, comme si la contemplation des mimosas en février était la clé du bonheur, comme si la seule vue du bleu de la méditerranée pouvait compenser l'absence des proches, des parents, des frères, des sœurs et des amis d'enfance, ceux dont la seule présence éblouit le quotidien. Mais je l'avais retrouvé malgré cette distance qu'il avait mise entre nous, entre lui et la bande du lycée, cette distance qui n'existait plus depuis que l'araignée avait tissé sa toile entre chaque lieu de la Terre entière, araignée virtuelle faite de câbles, de satellites, de wifi et autres bluetooth, depuis que les TGV réduisaient la France entière en une immense banlieue parisienne.

 

Amidantan.com l'avait déniché au fond de sa Provence, mais peut-on dire que le site l'avait déniché puisque lui-même s'y était livré de son plein gré, enrichissant sa page d'accueil de maints détails concernant son parcours, sa famille, ses amis, ses passions. Grâce à quelques clics habiles, j'avais même découvert ce que faisaient ses enfants, quels étaient ses combats, les passions qui l'animaient et qui montraient, par le militantisme déployé, qu'il n'avait pas trahi les idées de la bande, celles que nous défendions à l'époque de nos 17 ans et dont nous débattions longuement, attablés chez Laurette qui acceptait de nous accueillir, des heures durant, malgré le maigre chiffre d'affaires que nous générions pour son affaire.

 

Bertrand retrouvé virtuellement, la rencontre concrète, réelle, allait maintenant avoir lieu ici, au pied de la tour Montparnasse, dans les minutes suivantes. Quelques mails échangés avaient abouti à ce rendez-vous, ici, ce jour, quelques heures avant le congrès auquel il participait dans la capitale. J'étais maintenant émue, heureuse de retrouver cet homme que j'avais connu jeune, beau, flamboyant et dont il ne me restait, dans un album, qu'une seule photo, floue et mal cadrée, le reste ne faisant partie que de mes souvenirs, de ma mémoire sans doute déformée par les années.

 

Et moi-même, qu'étais-je devenue? Ne craignais-je pas de le décevoir? De me décevoir en découvrant dans ses yeux sa propre déconvenue? Moi aussi j'avais dû être sublimée par le temps dans ses souvenirs, le temps qui n'avait pas joué en ma faveur dans la réalité, mais pour qui le fait-il?...

 

Je me raisonnais intérieurement: pour lui aussi le temps avait passé, les cheveux blancs s'étaient installés, les rides barraient sans doute son front, la démarche était sûrement moins souple et sportive, lui qui était désormais un grand-père, mon Dieu, est-ce possible?... J'avais tant envie de le revoir, de parler de notre adolescence, de nos amis communs, de ceux qu'il revoyait, de ceux que je côtoyais encore, de celle qui nous avait quittés, de raconter les décennies qui nous séparaient de cette époque. Tout à coup, je pris peur, je ne voulais pas montrer ce que ces trente années avaient fait de moi, peur d'être déçue de ce que ces mêmes années avaient fait de lui. Alors, je pliai soigneusement le parapluie rose que je tenais à la main en signe de reconnaissance, le rangeai discrètement dans mon sac, jetai un coup d'œil à ma montre. En me pressant, je pourrais attraper le RER de 18h49, celui qui, après un changement à Versailles, me permettrait de rentrer chez moi en moins de trente minutes. Je me dirigeai vers la gare, allongeant le pas en regrettant déjà ma lâcheté, tant j'aurais aimé le revoir, sans pour autant pouvoir me résoudre à cette confrontation.

 

Alors, au milieu du fracas de la rue du Départ, au milieu du bruit des bus remontant vers la gare, des automobilistes klaxonnant les conducteurs de Vélib imprudents, de la rumeur des marchands ambulants haranguant les piétons, j'entendis très distinctement mon prénom prononcé d'une voix forte et je sentis peu après une main ferme se posant sur mon épaule droite...

 

Tess,

 le 5 avril 2009

 



Merci à Françoise et Bertrand qui ont, bien malgré eux, inspiré ce texte.